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Ce texte pourrait tout aussi bien s'appliquer au Macrotal

et sa bande de serpents vénéneux

 

par Tony McKenna.

Je ne souhaite pas la mort de Boris Johnson. Je souhaite seulement qu’il souffre.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce n’est pas par sadisme. La souffrance fait partie de la vie humaine ; elle fait partie intégrante de notre vie, tout autant que le fait de respirer, ou la sensation du soleil sur la peau. Les hôpitaux sont des lieux de souffrance ; nous souffrons de peur et d’anxiété lorsqu’un être qui nous est cher subit une opération. Et nous souffrons dans notre propre corps lorsque nous sommes malades ou blessés et que nous sommes conduits dans une salle d’hôpital.

Le tragédien grec ancien Eschyle a écrit : « Celui qui apprend doit souffrir ». Et c’est dans les hôpitaux, je crois, que j’ai le plus appris. En particulier, ce que cela signifie d’être vulnérable. Quand un être qui vous est cher est gravement malade, lorsque chaque fibre de votre être est ébranlée par cette terrible peur qui vous taraude – l’impression que vous ne le reverrez peut-être jamais – les paroles apaisantes et compatissantes des médecins ou des infirmières qui prennent le temps de vous parler, de vous tenir au courant de ce qui se passe, sont parfois les seules choses qui vous permettent de vous accrocher à un brin de raison, de vous maintenir en vie. Lorsque vous êtes allongé sur un lit d’hôpital dans une salle d’opération, aussi impuissant qu’un nouveau-né, les paroles rassurantes et les yeux bienveillants des chirurgiens se penchant sur vous sont les dernières choses que vous percevez avant de glisser dans l’obscurité. Les hôpitaux nous font prendre conscience de notre propre vulnérabilité. Et surtout, ils nous apprennent que nous sommes des êtres sociaux ; qu’au bout du compte nos vies sont liées à celles des autres, et que notre bien-être et notre rédemption en dépendent.

J’espère que Boris Johnson souffre. J’espère qu’il souffre pour qu’il puisse prendre conscience de sa propre vulnérabilité. Et lorsqu’un médecin noir s’occupe de cette vulnérabilité, j’espère que de chaleureux sentiments de gratitude bouillonnent en lui, et que Johnson ne voit pas ce médecin comme un picaninny, un vulgaire « négro avec un sourire de pastèque ». J’espère qu’il est capable de voir en l’infirmière musulmane, qui murmure des mots apaisants en appliquant le ventilateur sur son visage, quelque chose de plus qu’une boîte aux lettres (c’est ainsi qu’il a qualifié des femmes portant la burka, ndt). Peut-être que le portier qui  sort une blague un peu grossière et le fait sourire, alors qu’il (le PM) est transporté sur un brancard dans un couloir d’hôpital au milieu de la nuit  – peut-être que cet homme pourra être qualifié d’autre chose que « de membre ivrogne, criminel et incapable de la classe ouvrière ».

J’espère que le NHS (National Health Service) et les personnes qui y ont recours ne lui apparaissent plus comme une abstraction politique sans rapport avec sa propre vie, mais qu’il représente un élément dans un puzzle politique conçu pour satisfaire son immense ambition. Surtout, j’espère qu’il ressent de la honte et un regret brûlant pour avoir fait partie d’un cabinet qui a applaudi et braillé sa joie lorsqu’ils ont pu bloquer l’augmentation de salaire des infirmières – j’espère que cette honte est si grande qu’il se jure : « Plus jamais ça ».

Dans la série télévisée Frasier, cette représentation sage et poignante des joies et des peines de la vie humaine, il y a un épisode dans lequel le personnage de Roz donne naissance à une belle petite fille ; la mère, le visage rougi par l’effort, le soulagement et la joie absolue, prend une des mains de l’infirmière dans les siennes, la saisit fermement, submergée de gratitude, et promet de ne jamais l’oublier. Quelques années plus tard, Roz est dans le même hôpital, cette fois rendant visite à un ami, et elle rencontre la même infirmière à la réception. L’infirmière la regarde, son visage s’illumine dans un souvenir chaleureux et affectueux. Pour sa part, Roz lui rend son sourire – mais c’est un sourire mesuré et poli, il est clair que Roz n’a aucun souvenir de l’infirmière.

Il ne s’agit pas de présenter Roz comme superficielle et ingrate. Il s’agit de quelque chose qui est bien plus triste. En dehors de nos grandes capacités de compassion et de gratitude, nous avons également une grande capacité d’oubli. Il est certain que la reconnaissance de Roz pour l’infirmière qui s’occupait d’elle et de son bébé était sincère. C’est juste que, alors qu’elle s’est retrouvée aspirée dans le maelström de la vie quotidienne – une existence agitée, où il lui fallait équilibrer ses horaires de travail avec les exigences d’un nouveau-né – les détails de son expérience à l’hôpital ont commencé à s’estomper et à disparaître. Quand je me suis cassé la jambe, il y a quelques années, je me suis promis d’acheter pour le médecin qui avait fait du si bon travail en me rafistolant une bouteille de whisky. Je ne l’ai jamais fait. Et maintenant, je ne me souviens même plus de son visage. Parfois, la vie prend le dessus.

Nous ne pouvons pas savoir si Johnson connaîtra une sorte d’épiphanie morale à l’hôpital. Mais s’il le fait, je soupçonne que ce ne sera pas de longue durée. Il sera ramené dans le courant de sa propre existence, et il continuera de chanter les louanges du merveilleux NHS, d’un ton mielleux, dégoulinant de sentimentalité patriotique – mais, en réalité les visages de ceux qui ont risqué leur vie pour l’aider s’effaceront très rapidement de sa mémoire. Car rares sont ceux qui ont fait autant pour mettre en danger la vie de ces gens que Boris Johnson lui-même. Il a été un membre actif du gouvernement qui a réduit les ressources du NHS pendant dix ans et l’a dépouillé, qui a de la sorte jeté les bases du foutoir absolu, de l’incapacité du NHS à faire face, dans la situation que nous vivons actuellement, au nombre croissant de personnes malades qui frappent à ses portes.

Plus précisément et de façon plus sinistre encore, Johnson – par l’intermédiaire de son subordonné cromwellien, l’odieux Dominic Cummings – a préconisé la politique désormais notoire de « l’immunité collective », c’est-à-dire, la politique de laisser le virus se propager, en grande partie de façon incontrôlée, en se basant sur le principe que – même si un certain nombre de personnes âgées et de personnes avec des affections préexistantes devaient en mourir – néanmoins la majorité serait en mesure de traverser la crise, de développer l’immunité, de sorte que l’économie ne serait pas affectée en termes de rythmes et de cycles fondamentaux. Lorsque les divers organismes et organisations de santé du monde réclamaient que le gouvernement britannique organise un confinement – qu’il appelle à fermer les lieux de travail non essentiels et introduise des mesures de distanciation sociale – Johnson lui-même est apparu sur les caméras, fanfaronnant et frimant, faisant de son mieux pour imiter Churchill, se vantant d’avoir serré la main de personnes qui avaient contracté le virus, brocardant l’inquiétude grave et croissante de la communauté scientifique avec des déclarations tonitruantes relevant d’un nationalisme vulgaire et gonflé d’auto-satisfaction.

Mais il s’agissait d’autre chose qu’une réaction émotive et irrationnelle devant la naissance et la croissance mortelle d’un virus qui se développait dans un processus clinique, interminable et exponentiel. Il s’agissait d’autre chose que des fanfaronnades d’un baratineur se donnant des airs, cherchant à réaliser ses rêves de devenir un grand leader destiné à marquer l’histoire. Plus exactement, la débâcle due à « l’immunité collective » était l’aboutissement nécessaire pour une élite patricienne qui, au cours de la dernière décennie, a effectué le piratage le plus impitoyable du système de sécurité sociale, au motif que les plus pauvres et les plus vulnérables sont un poids mort dont il faut se débarrasser afin que « l’économie » – une abstraction aussi terrifiante, froide et omniprésente que n’importe quel Dieu – soit préservée. On estime que, de 2012 à 2019, cent trente mille êtres humains ont perdu la vie en raison de la politique d’austérité du gouvernement conservateur. Le nombre de morts peut être comptabilisé, quant au chagrin et aux pertes de leurs proches, il n’y a tout simplement pas de statistiques pour cela.

« L’immunité collective » n’est pas sortie d’un ciel sans nuages. Ce n’était rien d’autre que la traduction, dans la politique publique, des formes les plus extrêmes de l’économie néolibérale, et cela au pire moment et par les pires gens possibles.

Le coronavirus a révélé deux aspects essentiels de notre société. Premièrement, il nous a montré que les problèmes les plus graves auxquels les êtres humains sont confrontés nécessitent inévitablement des solutions sociales ; c’est-à-dire que ce n’est que lorsque nous y répondons par une organisation rationnelle sur une base collective que nous pouvons espérer nous en sortir. Un tel, disons A, peut (étant un bon néolibéral) décider d’acheter le plus de biens possible et le plus rapidement possible, afin d’être en sécurité totale pendant la pandémie. Mais, si un certain nombre de personnes accumulent de la même façon – elles finissent par priver plus largement la société de ce dont elle a besoin pour lutter contre la pandémie – les désinfectants pour les mains, le papier hygiénique, etc. Grâce à cela, le virus se propage beaucoup plus facilement parmi les personnes qui se voient refuser l’accès à ces choses, de sorte que lorsque A quitte enfin sa maison, il a lui-même beaucoup plus de chances de contracter la maladie. L’intérêt personnel basé sur un individualisme étriqué se révèle en fin de compte également auto-destructeur. Même le gouvernement conservateur l’a reconnu tardivement, lorsqu’il a finalement introduit certaines des mesures collectives que l’Organisation mondiale de la santé avait recommandées, quoique sur une base beaucoup plus limitée qu’en d’autres pays.

L’autre révélation est le caractère de classe de la société elle-même. Ce virus a mis à jour les vastes fissures entre ceux qui appartiennent à une classe économique inférieure, et qui en sont les victimes d’une façon disproportionnée, et ceux qui peuvent se payer les meilleurs soins – un peu comme Johnson lui-même –, des gens qui, dans l’ensemble, s’en sortiront. Les travailleurs du NHS, qui sont en première ligne, meurent inévitablement dans des proportions beaucoup plus élevées. Mais ce n’est pas simplement parce qu’ils sont exposés au virus à des doses plus fortes et plus régulières. Tout aussi significatif est le fait que le gouvernement ne leur a pas fourni les équipements médicaux les plus élémentaires, tels que des masques de qualité médicale. Les reportages font état d’infirmières qui vont au travail en utilisant des choses comme les lunettes de natation de leurs enfants afin de prévenir l’infection. L’Association des médecins du Royaume-Uni fait valoir qu’une négligence aussi flagrante concernant la vie des travailleurs du NHS revient à les traiter comme de la « chair à canon ». Boris Johnson a bien réussi à rassembler la population afin d’applaudir « les incroyables infirmières, médecins, personnels du NHS et soignants » dans leur lutte contre le virus. Il n’a pas été aussi bon pour s’assurer que ces mêmes personnes puissent survivre.

Bien sûr, c’est « politiser » la situation. Et il n’y a certainement rien de plus ignoble que cela – rien de plus obscène que de faire des remarques partisanes, alors que le Premier ministre lui-même reste en soins intensifs ! Ne faisons-nous pas tous partie d’une plus large humanité ? Ne pouvons-nous pas mettre la politique de côté pendant un moment et simplement nous rappeler que Boris Johnson est un être humain et qu’il est gravement malade ? Telles sont les voix qui se sont élevées dans la presse grand public – celles des vénérables et honorés gardiens de la courtoisie et du décorum, qui refusent d’être entraînés dans de viles récriminations, de se laisser aller à d’amertume, ces gens haut placés qui dédaignent la politique, qui sont en quelque sorte au-dessus de la mêlée. Comme la « journaliste » de radio et porte-parole de l’establishment, Julia Hartley-Brewer, qui a tweeté sur un ton empreint de chagrin plus que de colère :

« Rappelons-nous que Boris Johnson n’est pas seulement le premier ministre de notre pays (même si vous n’avez pas voté pour lui), c’est aussi un père, un père en devenir, un fiancé, quelqu’un qui a de la famille et des amis. C’est un être humain et il est désespérément malade. Essayez de vous souvenir de cela ».

Un commentateur bien informé a rappelé qu’elle avait eu une réaction nettement différente à propos des tribulations de santé de Fidel Castro, lorsque celui-ci est décédé il y a plusieurs années.

« Ravi d’entendre que Fidel Castro est mort », avait-elle tweeté toute joyeuse. « Incroyable combien de gens de gauche le défendent, parce que les Cubains avaient des écoles et des hôpitaux décents ».

Mon propos n’est pas de piquer Hartley-Brewer, sa stupidité et sa prétention rendent cela sans intérêt. Je ne souhaite pas non plus chanter les louanges du défunt dictateur cubain dont je n’ai jamais été fan. Mais ce que j’espère démontrer, c’est que beaucoup de ces gens qui affirment si ardemment que « ce n’est pas le moment pour faire de la politique… faites montre d’un minimum d’humanité de base, pour l’amour de Dieu ! » raisonnent ainsi pour déguiser leurs propres tendances politiques profondes, qui le plus souvent penchent en faveur des membres même de l’establishment qui ont décrété l’austérité et lancé la thèse de « l’immunité collective », et qui ont ainsi facilité la mort inutile d’un nombre incalculable de personnes. On constate que la revendication d’être apolitique est souvent la revendication la plus politique de toutes. Car c’est une nécessité politique pour les plus puissants de la société et leurs porte-parole de faire appel à une notion abstraite et vague « d’humanité » qui permet d’occulter des intérêts sociaux réels et des divisions de classe. Les morts et les mourants ne sont que des ombres vacillantes dans un contexte lointain, tandis que dans un chatoiement de couleurs vives, lumineuses et patriotiques, le politicien s’avance sur le podium pour nous dire à tous d’applaudir le grand NHS britannique, pour nous assurer dans son parler élégant et patricien que nous sommes tous dans le même bateau.

Quand tout cela sera fini, Johnson et ses copains seront partout devant les caméras. Les yeux humides, ces mêmes personnes vanteront les sacrifices du « grand peuple britannique ». La voix émue, avec une fierté frémissante, ils vous diront à quel point ils se sentent humbles devant les sacrifices du personnel altruiste du NHS qui a risqué sa vie en première ligne. Quand ils diront ces choses, quand ils mettront en scène ces performances, n’oubliez jamais. N’oubliez jamais cette vidéo où, comme un groupe d’aristocrates syphilitiques, ils éclatent de joie et de triomphe après s’être assurés que les infirmières et autres travailleurs du secteur public mal payés ne recevront pas les augmentations de salaire dont ils ont désespérément besoin. N’oubliez jamais la cruauté obscène de ces visages grimaçants, le vilain mépris de leurs voix. C’est ce qu’ils pensent vraiment. Voilà ce qu’ils sont vraiment.

source : https://www.counterpunch.org

via http://lagazetteducitoyen.over-blog.com

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